lundi 22 décembre 2014

Rainer Voss ancien banquier d'affaires : "Les mathématiques jouent un rôle trop important dans le monde de la finance aujourd'hui"

par Didier Testot.


Rainer Voss est le banquier d'affaires qui parle dans "Master of Universe", film qui raconte à travers son témoignage les dessous de la finance de marchés, la fameuse banque d'investissement qui s'est rendue célèbre aux cours des dernières années par de nombreux scandales. J’ai eu la chance de le rencontrer lors de son passage à Paris et il m’a accordé cette interview vidéo. Son métier, les failles de ce système financier, de son mode de fonctionnement. J'ai voulu comprendre avec lui pourquoi et comment ce système avait connu des dérives. Une plongée au cœur de la Finance.



Extraits de l’interview : 

Didier Testot (labourseetlavie.com) : À propos des formules mathématiques notamment lors des crédits aux municipalités on vous voit en dessiner sur une fenêtre dans le film « Master of The Universe »  

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : «Les mathématiques jouent un rôle trop important dans le monde de la finance aujourd'hui, car elles nient complètement les émotions, les défaillances humaines, etc. Et d'ailleurs, les mathématiques ne sont pas fiables. J'ai lu quelque part qu'après la faillite de Lehman Brothers, une banque a été bouleversée par 7 évènements qui étaient à 25 écarts-types des prévisions. Autrement dit, cela ne peut se produire que tous les 10 puissance 140 ans. C'est aussi probable que de subir 30 Fukushima en un après-midi. Pourtant, c'est arrivé.Cela signifie que les modèles ne sont pas fiables. La valeur d'un actif est définie par ce que les gens sont prêts à payer. Pas par un modèle. »

Où l’on  parle de la prochaine crise financière :

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : « Les cygnes noirs viendront d'ailleurs. Par exemple, les cybertechnologies, Ebola, ISIS... Certaines banques ont leur système informatique aux Philippines. Une démocratie stable, à l'abri des conflits religieux. C'était ironique...Donc, si le pays devait faire face à un soulèvement islamiste, ils pourraient plonger New York et Francfort dans le noir, car leur système informatique est aux Philippines »

Trading Haute Fréquence, produits dérivés :


Rainer Voss ancien banquier d’affaires : «Le problème ne vient pas seulement du trading haute fréquence. Selon moi, il existe certains produits bancaires dont l'interdiction passerait inaperçue. Le trading haute fréquence en fait partie. Il faudrait prendre chacun de ces produits et évaluer leur rapport risque/rendement, pas d'un point de vue financier, mais d'un point de vue social. Les résultats mettront en évidence des dérivées d'ordre 1, 2, 3 ou 4 ou le trading haute fréquence. C'est comme pour des armes de destruction massive ou une centrale nucléaire, le rapport risque/rendement pour la société est déséquilibré. Il faut donc les supprimer»


Didier Testot (labourseetlavie.com) : Vous expliquez, à travers l'exemple des obligations grecques, comment des fonds d'investissement peuvent détruire un pays.

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : «Nous avons tous une assurance-vie, une pension de retraite, etc. Et les fonds de pension ont des obligations grecques. Qu'attendons-nous d'eux ? Vous comme moi ? Qu'ils protègent notre argent.Pour cela, ils vont sûrement vendre des obligations grecques, faisant ainsi augmenter les taux d'intérêt en Grèce. Comment leur en vouloir ? Ils ne font que leur travail.(…) Dans le cas de la Grèce, et cela m'inquiète beaucoup, on dit aux Grecs pour qui voter. (…)Alors, le citoyen perd sa souveraineté à cause des marchés et cela me fait peur. Je ne veux pas de ça. »

Didier Testot (labourseetlavie.com) : Et la France, alors ? Dans le film, vous vous demandez qui sera le prochain et vous dites que ce sera la France. Nous voulons savoir pourquoi.

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : « Je ne suis pas économiste. J'ai dit ça aux alentours de février 2013, il me semble. Apparemment, je me suis trompé. Nous tenons le coup ! Le redirais-je aujourd'hui ? Je le pense. Il ne s'agit pas de faits. Je ne remets pas en cause la structure de votre économie. Les pays ne font pas faillite parce qu'ils ne peuvent plus payer, mais parce qu'on pense qu'ils ne peuvent plus payer. C'est différent. Il est question de psychologie, pas de faits. On peut contrôler des faits, qui sont peut-être exacts, d'ailleurs. Mais la rumeur circule. Et alors, les fonds de pension vendent des obligations françaises. L'écart avec l'Allemagne passe alors de 0,4 à 0,6, puis 0,8, 1,5...On commence à s'inquiéter : "Que se passe-t-il en France ? On s'en fiche, vendons tout. Soyons prudent." Puis l'écart passe de 1,5 à 2, 3,créant ainsi une dynamique très défavorable à votre pays, même si les faits sont les mêmes
que 2 jours auparavant. »

Didier Testot (labourseetlavie.com) : Vous dites, dans le film, que personne n'est capable de comprendre le bilan de la Deutsche Bank. Pas même d'autres banques ? Personne ?

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : « Pas une personne seule.Il est trop volumineux. Bien entendu, un auditeur rédige le bilan et l'équipe d'audit est capable de le comprendre. Mais, au final, c'est extrêmement compliqué. Difficile, en tant que manager, de ne pas comprendre les rouages de l'entité que vous dirigez. Vous tirez là et vous ne savez pas ce qui se passera ici.
Que faire, dans ce cas ? Opérer par tâtonnements. Dans ces conditions, je ne peux pas faire confiance au système. »



Didier Testot (labourseetlavie.com) : Tout être humain a besoin d'espoir pour vivre. Nous le savons tous les deux. Pouvez-vous nous redonner de l'espoir ? Le film est très sombre. Vous y décrivez l'univers de la finance, et dressez le portrait d'un homme très froid. C'est très apocalyptique.

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : « Aux deux. Je pense qu'en effet...Les banques doivent réinventer leur façon de faire des affaires. Inventer la banque 4.0. J'ai des enfants. Je vais peut-être paraître cynique, mais ce que je vais dire est vrai. Une banque est organisée
autour de deux piliers : le manque de transparence et l'asymétrie d'information. Mes enfants m'ont donné les mêmes réponses. Comment une banque et mes enfants vont-ils bien pouvoir collaborer ? Il faut trouver de nouvelles idées, comme le financement participatif.
Je suis sûr que nous utiliserons beaucoup les bitcoins, les monnaies alternatives, que se développeront de nouvelles formes de financement privé, de financement d'amorçage pour les créateurs d'entreprises, etc. Google dispose d'une licence bancaire en Europe. Ils proposeront d'abord d'effectuer des transactions. Les banques diront : "Laissons-les
faire, ça nous coûte de l'argent." Et 2 ans plus tard, Google proposera d'ouvrir un compte bancaire. Et les banques diront :"Nous n'avions pas prévu le coup". Il y a donc une évolution, accompagnée d'innovation. Et je crois, j'espère, vous qui vouliez de l'espoir, j'espère que ce processus remplacera tout ce qu'il y a de mauvais dans l'ancien système
et qui l'empêche d'avancer. »


Didier Testot (labourseetlavie.com) : Lorsque vous entendez les banquiers français ou européens dire que la réglementation est excessive, qu'il est impossible de financer les entreprises, qu'il y a trop de réglementation depuis Bâle III ?

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : « Je ne crois pas. Il y a trop peu de régulation, selon moi. Si elle est bien ciblée ou non, c'est une autre question. Je pense qu'il faut mettre le pied à l'étrier et dire aux politiciens : "Nous ne nous laissons plus faire", pour qu'ils soient obligés d'agir. Je ne sais pas si c'est la bonne méthode, mais il faut agir. Je suis du même avis que les professeurs Hellwig et Admati,auteurs de "The Bankers' New Clothes" : je crois que l'actif des banques devrait être de 20% de l'actif, pas de 2,5% ou 5%.Il faut également modifier les ratios de levier. Il est inacceptable d'avoir des ratios de levier de 30 ou 35 %. C'est totalement inacceptable. Il y a d'autres régulations...Les régulations ont fait disparaître les liquidités des marchés les banques ne créant plus de marchés car cela leur coûtait trop cher en fonds propres. Était-ce une bonne idée ? Je ne sais pas. Mais il faut faire bouger les choses et...quand on veut assécher un marais, on ne demande pas leur avis aux grenouilles. »

Didier Testot (labourseetlavie.com) : On observe une montée des extrêmes en France et dans certains pays d'Europe. Pensez-vous que la situation actuelle, cette longue crise, ce système, soient en partie responsables de ce que les gens pensent aujourd'hui ?

Rainer Voss ancien banquier d’affaires : « Très clairement, oui. Cela m'inquiète également. Je ne redoute pas une nouvelle crise financière car rien ne change : les riches s'enrichissent,
les pauvres s'appauvrissent, et, 2 ans plus tard, retour à la case départ, on recommence tout à zéro. Je suis inquiet des conséquences sociales de cette situation, politiques également, et de la façon dont notre société s'en trouve remodelée»




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